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 Corps à corps (suite)
A la rencontre de ce métier c'est une des premières choses que j'ai constatée chez les anciennes, celles qui ont des années de métier : rien ne semblait plus les déstabiliser. Façade et apparence ? La carapace s'est peut-être construite avec la succession des gestes et des interventions, des milliers d'heures alignées les unes derrière les autres, de personnes qui se sont succédées. Mais si la souffrance de l'autre n'engendre plus la souffrance qu'on fait sienne, il n'en demeure pas moins une étonnante compassion. Ces gestes aussi précis soient t'ils sont des gestes d'amour, il n'en saurait être autrement, sinon l'usure emporterait le simple engagement.

Je reste persuadée que dans ce boulot, il ne peut y avoir d'accompagnement véritable sans que chacun paye de sa personne, pas de situation d'aide si de chaque côté il ne soit donné de prendre, d'apprendre et de comprendre.

C'est bien évidemment une situation d'encrage pour éveiller l'identification et le transfert.

Ainsi des soins de nursing tels que : changer la protection, laver les parties intimes, soigner les rougeurs, prévenir les escarres, peuvent faire ressurgir des attitudes primaires empruntées aux premiers mois de l'existence, un geste maternant peut induire un comportement infantile chez la personne qui le reçoit mais qui le donne aussi. J'ai souvent entendu cette phrase " un vieux, c'est comme un enfant ". C'est une erreur de jugement, autant le bébé est une personne celui qui est âgé est un être chargé d'histoire, de vies passées, d'expériences.

La façon dont la prise en charge est mise en route et le diagnostic expédié à la va vite, surtout dans les missions de remplacements, ne facilite pas toujours la tâche. J'ai eu parfois à prendre connaissance d'une mission uniquement à partir du niveau d'intervention que cela impose : cas lourd : dépendance, soins de nursing, incontinence, en clair, tu la lèves, tu la laves, tu l'habilles, tu refais le lit, tu fais les courses, tu lui donnes à manger, tu fais…. etc.…

Dans la boîte à outil, j'ai trouvé des trucs qui dédramatisent les situation, qui détendent l'atmosphère : je chante, je mets de la musique, je négocie tout, j'explique ce que je fais, je mets en mots les gestes que j'accomplis, pour rassurer… les deux, pour rompre le silence et éviter l'absence … des deux, mais surtout, pour donner corps au corps à corps et replacer l'autre dans le sien. Je fais rentrer la lumière, du jour, de la nuit, le plus possible dans la pièce. J'ai trouvé là le bonheur de ce que je fais alors je viens avec.

Mais il arrive aussi que ces gestes de la toilette des parties intimes, éveillent des désirs chez celui qui les reçoit, c'est pas parce qu'on a 85 ans que le désir sexuel est enseveli, même si se sont des scories d'une sexualité qui s'éteint. Le réveil peut prendre la forme d'un cauchemard quand il s'accompagne d'attouchements sexuels, de chantage affectif, de culpabilité dirigée contre l'aide à domicile. Je ferme souvent la porte et j'entends derrière moi le pépé qui crie " pourquoi tu me laisses ? " C'est souvent difficile de s'imaginer allant porter plainte contre un employeur d'un âge aussi certain pour harcèlement, voire attouchements. L'isolement et la précarité du travail en lui-même entretiennent le silence et le renoncement. Ce n'est pas toujours simple de remettre constamment à sa place celui-là même qui nous fait vivre, qui nous nourrit. Comment et à qui en parler quand il n'y a pas de réunion d'équipe, quand on travaille complètement isolé chez un employeur qui nous paye avec le chèque emploi service ?

Pour mon cas personnel, j'adhère à une association mandataire qui a pour mission de gérer l'ensemble des contrats, du travail administratif. Je peux donc bénéficier d'un interlocuteur, avoir connaissance des réseaux de travailleurs sociaux à interpeller en cas de nécessité.

D'autre part, j'ai pour principe, de partager une mission avec des collègues lorsque le volume d'heures augmente, pour éviter justement que la personne aidée investisse uniquement sur moi et réciproquement. Et pour la même raison, j'évite également de travailler chez un seul employeur. J'ai de l'âge et de la maturité mais ça ne suffit pas toujours à dépasser des situations critiques.

Aussi, j'insiste sur la nécessité de mettre en place des lieux d'écoute, de soutien psychologique : moment de régulations, de supervision, peu importe la forme, pourvu qu'on puisse y faire son propre ménage après l'avoir fait chez les autres. Des lieux pour se débarrasser de ce qui nous embarrasse. Il faut que ce métier de la relation soit réhabilité dans la dimension humaine qu'il mérite. Je le dis et je le crie sinon demain, il n'y aura plus personne pour l'exercer. Les vieux de plus en plus nombreux, mourront tous seuls, sans ces milliers de petites mains qui oeuvrent dans l'ombre.

Voilà donc aujourd'hui pourquoi j'écris, pour que l'inconcevable soit enfin conçu, pour que ce qui est tu soit dit à haute voix, pour que mes compagnons qui tous les jours vont au charbon, osent affirmer qu'ils sont autre chose que des torche misère, pour que ces milliers de corps que nous soignons, que nous maintenons en vie au bout de la vie et de nos deux bras, redeviennent des êtres vivants à part entière et non plus des bouches inutiles qu'il n'est plus nécessaire de nourrir.

C'est vos réactions qui nous ferons sortir de l'anonymat et du non-être, parlez de nous, merci.


 
 
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