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Par Viviane Chocas, madame.lefigaro.fr le 17/05/2011
Extranet des Psysn° 24082011
Le drame familial de Nantes n'en finit pas d'interroger par sa noirceur.
Mais il entre aussi en choc frontal avec une société contemporaine qui tend à magnifier la famille sous tous rapports. Les Français par temps de crise martèlent qu’elle est « le » refuge numéro un ; la pub s’en empare, telle la récente campagne Sandro avec son quatuor parents-enfants joyeux bobos... Dans un monde où l'environnement professionnel est vécu comme menaçant, hostile, plus étranger à soi-même qu'hier, la famille serait devenue le lieu privilégié de l'épanouissement. Une sorte de consensus dans les enquêtes assure que c'est là, et là seulement, qu'il fait chaud désormais.
Aurait-on oublié Balzac, aurait-on oublié Dostoïevski ? Zappé Le Parrain de Coppola, La Famiglia de Scola, Un conte de Noël, de Desplechin ?
Aurait-on oublié que la famille, ça peut aussi faire mal ?
Point de repères autant que de ruptures, elle est au cœur de toutes les transformations contemporaines. « Alors on voudrait bien aujourd’hui, explique le psychanalyste et psychiatre Serge Hefez (1), chasser loin d’elle tout ce qui est de l’ordre du conflit, tout ce qui vient troubler ce bel idéal de partage et de plaisir que nous avons composé. »Sauf qu’une telle démarche, ajoute le psy, revient à « repousser des sentiments ambivalents et complexes, des formes d’attachement, de passion et de haine... qui sont pourtant la nature même de la famille ». Voilà pourquoi l’auteur de Quand la famille s’emmêle (éditions Hachette Littérature) éclaire pour nous ces zones d’ombre qui, sans heureusement basculer dans la tragédie, traversent l’ordinaire de nos vies
familiales.
Ma mère, mon miroir
Ça commence toujours là. Par la relation mère-enfant, « celle qui nous constitue d’emblée comme sujet désirant et aimant », explique Serge Hefez. Des trois types de liens qui tricotent la famille (filiation, alliance, fraternité), la relation mère - nouveau- né est centrale... et « immédiatement complexe, poursuit le psy, puisque l’enfant est à la fois dans l’adoration pour sa mère, grande pourvoyeuse de ses besoins et de ses désirs, et dans la détresse, car enchaîné à son bon vouloir. C’est autant de merveilleux que d’abominable » ! Et c’est là que, classiquement, le père intervient, « tiers séparateur, sauveur du lien fusionnel, et... empêcheur de danser en rond avec la mère, sourit Hefez. L’épopée œdipienne renforce la complexité affective des liens ». Sur ce système, nos liens s’élaborent pourtant en miroir. « On ne peut pas exister seul, sans appartenir à un réseau de relations, ajoute Serge
Hefez, mais toute notre vie, ces appartenances vont aussi à l’encontre de notre liberté, de notre autonomie. »
Elle a tendance à amplifier la puissance maternelle, estime le psy, puisque les mères peuvent cumuler fonction paternelle (travailler, être indépendante financièrement) et une position plus clas- sique de pourvoyeuse des bons soins. La figure du père, elle, ne s’est pas effacée parce que les hommes sont moins virils ou qu’ils pouponnent, complète le psy, mais parce que le socle institutionnel qui lui donnait consistance s’est effondré. » Ce qui justifie le fait de rester ensemble n’est plus tant l’institution familiale et la figure du père protecteur et transmetteur de patrimoine que le fait de s’aimer.
Ça change tout. Amour oblige ?
Si le nouvel ordre conjugal est amoureux, et le fait de s’aimer les uns les autres la justification du lien familial, le « bouillon » se charge de davantage de libertés, et de fragilités. « Les relations dans le couple étant moins complémentaires mais plus symé- triques – homme et femme sur un pied d’égalité –, il arrive, commente Serge Hefez, qu’on se dispute les territoires. Y compris pour savoir qui fait mieux, qui est le meilleur parent. L’enfant inconsciemment se trouve à déterminer cela. » Avec cette donne centrale et menaçante : si le couple s’arrête, la famille dans sa forme est coupée. On est dans le choix de l’amour et dans la crainte de la perte de
l’amour.
Rivalités fraternelles
L’amour a mis l’enfant au cœur de la famille, et les liens de fraternité ont gagné en complexité. « Traditionnellement, ces liens sont faits de solidarités très fortes et de rivalités féroces, résume le psy. Dans la famille traditionnelle, on est obligés de vivre ensemble. Mais la famille actuelle devenant de plus en plus décomposée - recomposée, c’est aux enfants réunis que le couple laisse entendre : vous pouvez nous obliger à nous séparer si vous ne vous aimez pas... » Acrobatique parfois, mais riche d’expériences pour Serge Hefez : « La famille nucléaire a eu tendance à renforcer les jalousies, alors qu’avec les recompositions actuelles, les appartenances exclusives se dénouent un peu. » Cela crée de la complexité, des angoisses de choix, mais aussi du jeu et de l’air là où l’on étouffait parfois.
Serge Hefez, Responsable de la thérapie familiale à l’hôpital de la Salpêtrière à
Paris, a publié récemment Antimanuel de psychologie, éditions
Breal.
"La famille ? “Autant de merveilleux que d’abominable
”Que fait la famille contemporaine avec ce bagage ? «
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